Mark Geffriaud

Toast (Campbon)

Prendre un verre de vin blanc et se mêler à la foule. Sortir le pinceau de sa poche et faire tinter le verre avec le manche du pinceau afin d’attirer l’attention.


Je voudrais porter un toast
et profiter de cette occasion pour vous raconter comment je me suis retrouvé ici ce soir parmi vous.
Donc je vous invite tous à aller remplir vos verres.


En avril, j'ai reçu un email de François.
Un email assez long et assez complexe
auquel j'ai donné une réponse brève, et peut-être un peu trop simple.
J'aimerais donc prendre le temps maintenant pour lui répondre un peu mieux.
Dans son email, François expliquait un tas de choses,
et notamment le point de départ de cette exposition,
disons une sorte de point commun qu'il voyait entre les différentes personnes qu'il souhaitait inviter,
et qui lui donnait envie de nous réunir.


Il faisait notamment allusion aux schémas heuristiques
dont il trouvait une sorte d'écho dans ce qu'on bricolait chacun de son côté,
et donc aussi dans ma manière de penser.
Je dois dire que je suis toujours ravi quand quelqu'un trouve un lien entre ce que je fais
et quelque chose que je ne connais pas.
Heureusement, il y avait aussi un lien dans l'email de François vers une série d’images,
et j'ai vu qu'un schéma heuristique, c'est une sorte de dessin,
disons de diagramme qui relie une idée centrale à tout un tas d'autres idées périphériques.
En gros, ça ressemble à un arbre.
Mais pas à l'idée qu'on se fait habituellement d'un arbre,
avec un tronc qui fait comme une barre verticale
et des branches au-dessus de plus en plus petites qui forment ensemble une sorte de boule,
ou de triangle,
ou de nuage…
Parce qu'au lieu d'une barre verticale, il y a juste un point au centre,
et tout autour, une série de traits qui se divisent de plus en plus.
En fait, on a plutôt affaire à un arbre vue de dessus.
Au bout de chaque trait, ou au bout de chaque branche,
il y a un fruit,
ou une notion,
ou une idée.
Le point commun entre tous ces fruits ou ces notions ou ces idées,
c'est le point au centre, qu'on essaye de comprendre, ou disons d'éclairer.
Donc voilà, un schéma heuristique,
c'est tout un tas de choses qui essayent de mettre au clair ce qu'elles ont en commun,
quelque chose qu'on ne comprend pas très bien,
un point qui reste un peu obscur.


J'ai dit que l'email de François était assez complexe.
Je ne voulais pas dire par là qu'il était abscons
mais juste qu'il comprenait de nombreux éléments.


Tremper le pinceau dans le verre de vin blanc et dessiner au sol.


Il y avait: (cercle)
— un passage sur les schémas heuristiques (ligne)
— une liste d’outils (ligne)
— une table de multiplication assez étrange (ligne)
— deux photos de l’espace dans lequel on se trouve, prises de chaque extrémité (ligne)
— et aussi, une invitation. (ligne)


Mark Geffriaud


Maintenant, si on essaye d'avoir une vision d'ensemble de l'email de François,
si on essaye disons de l'éclairer,
on voit bien que ça fait comme un soleil,
ou une étincelle,
ou encore une sorte de big bang.
Disons que c'est très encourageant,
que c'est un bon début,
et qu'on peut facilement s'imaginer que ça ne va pas en rester là.


Du coup j'ai voulu continuer de voir ce qui allait se passer
et je me suis rendu compte que je ne me souvenais plus,
ou que peut-être je n'avais jamais su, ce que voulait dire «heuristique».
Alors j'ai regardé,
et j'ai trouvé que c'était l'art d'inventer
ou l'art de faire des découvertes.
J'ai trouvé ça très stimulant
et je me suis dit que toute cette histoire pouvait prendre de l’envergure, juste comme ça,
en essayant d'éclairer l'email de François.


Tremper le pinceau et poursuivre le dessin.


Mais je sentais aussi qu'il y avait beaucoup (ligne), beaucoup de possibilités (ligne),
et que peut-être ça pouvait prendre toute une vie, (ligne)
et même plus, (ligne)
pour épuiser toutes les associations (ligne) qui pouvaient jaillir spontanément (ligne) de l'email de François, (ligne)
comme lorsqu'on braque une lumière (ligne) sur un petit trou (ligne)
et qu'elle jaillit de l'autre côté (ligne) en se dispersant un peu partout. (ligne)



Mark Geffriaud


Je me suis demandé alors si le seul but de toute cette lumière,
ça ne serait pas simplement de voir qu'il y a un petit trou noir au milieu.
Quelque chose qu'on ne peut vraiment voir ou comprendre
qu'une fois que la lumière s'est dispersée tout autour,
donc qu'on ne peut voir qu'à la fin,
ou peut-être jamais,
mais qu'en tout cas ce qui est sûr, c'est que si ça vient,
ça viendra en dernier.
Je me suis dit alors que c'était quand même un sacré drôle d’outil, ce truc dont m'avait parlé François,
puisque en gros ça consiste à tout faire partir de quelque chose
pour essayer de découvrir ce que c'est à la fin.
J'ai décidé de garder ça dans un coin de la tête
et de regarder ailleurs.


En pièce jointe de l'email de François, il y avait aussi une très longue liste d'outils
qui est l'inventaire de tous les outils qui se trouvent ici,
dans l'atelier de Benoît-Marie.
J'ai regardé attentivement cette liste qui est très impressionnante.
C’est vraiment une très belle liste.
Tout y est classé en fonction de catégories
qui établissent des points communs entre toutes les choses qu'il a dans son atelier.


Tracer des cercles autour des personnes.


Il y a:
— les choses qui collent (cercle)
— les choses qui ajoutent une couche (cercle)
— celles qui enlèvent une couche (cercle)
— les choses qui disent la taille des autres (cercle)
— celles qui les divisent (cercle)
— celles qui les additionnent (cercle)
— celles qui les empêchent de bouger (cercle)
— celles qui au contraire bougent toutes seules (cercle)
— celles qui râpent (cercle)
— celles qui passent à travers les autres (cercle)
— celles qui font croire que rien ne s’est passé (cercle)
— etc.


Mark Geffriaud


Revenir au centre du public.


J'ai trouvé que c'était vraiment une liste remarquable
et je me suis demandé comment Benoît-Marie avait réussi à faire une liste pareille.
Ça m'a donné envie de faire une liste moi aussi
mais je me suis un peu perdu.
Parce que j'ai commencé à penser à tout ce qu'il y avait dans un marteau par exemple, (cercle)
et d'où venait le bois du manche, (ligne)
et où il avait été usiné, (ligne)
et ça m'a fait pensé que je ne savais même pas comment on fait de l'acier, (ligne)
ni où, (ligne)
ni depuis combien de temps. (ligne)


Mark Geffriaud


Et alors un marteau est devenu un truc super compliqué,
un genre de rassemblement de plein de matériaux, de formes et de décisions prises un peu partout sur terre
depuis des milliers d’années.
Je ne voyais plus trop comment j'allais m'en sortir
pour trouver des points communs avec d’autres outils,
et pour dire qu'un marteau, ça ressemblait à autre chose qu'un marteau.
J'ai pensé qu'étant donné la situation,
il valait mieux que je me limite à un seul outil,
un outil simple et qui tient facilement dans la main.


J'ai regardé de nouveau la liste
pour essayer de choisir un outil.
Et en regardant la liste,
je me suis demandé s'il était possible qu'il y manque quelque chose.
Et ça m'a paru bizarre qu'il n'y ait pas de pinceau.
Je me suis dit que c'était vraiment impossible que Benoît-Marie n'ait pas de pinceau.
Et pourtant, il n'y en avait pas dans la liste.
Alors j'ai écrit à Benoît-Marie
et je lui ai demandé si par hasard il n’aurait pas un pinceau dans son atelier.


Tracer 29 lignes de la longueur de vrais pinceaux.


Quelques jours plus tard, (1 ligne)
j’ai reçu 5 magnifiques photos (5 lignes)
des 29 pinceaux que possède Benoît-Marie, (1 ligne)
alignés (1 ligne)
et rangés par taille (1 ligne)
à côté d'un mètre ruban (1 ligne)
pour permettre d'en connaître les dimensions exactes. (1 ligne)
C'était exactement ce qu'il me fallait. (1 ligne)
J'ai regardé tous les pinceaux (1 ligne)
dont deux seulement (2 lignes)
étaient destinés à la peinture en bâtiment. (1 ligne)
Tous les autres (1 ligne)
portaient des marques d'usure assez prononcées, (1 ligne)
ce qui m'a fait penser (1 ligne)
que comme presque tous les artistes, (1 ligne)
Benoît-Marie avait probablement commencé (1 ligne)
par faire de la peinture. (1 ligne)
Je me suis demandé ce qu'il avait bien pu peindre, (1 ligne)
et pendant combien de temps, (1 ligne)
et à quel âge, (1 ligne)
et ce qu'en pensaient ses parents. (1 ligne)
D'autant qu'il n'avait manifestement pas choisi la facilité (1 ligne)
puisqu'il s'agissait de pinceaux pour la peinture à l'huile. (1 ligne)


Mark Geffriaud


Tremper le pinceau et prolonger la ligne du milieu pendant que les autres s’évaporent.


Mark Geffriaud


Parmi tous ces pinceaux, j'ai repéré celui-ci
qui m'avait l'air plutôt sympathique.
Quelque chose dans ses proportions avait dû me plaire,
son manche en bois naturel,
sa coiffe abondante,
je ne sais pas trop.
C'était le 15e de la liste,
En gros, celui du milieu.
Toujours est-il que j'ai décidé que parmi tous les outils de Benoît-Marie,
c'était celui-là que j'allais choisir.


Sur la photo,
j'ai remarqué qu'on pouvait lire ce qui était marqué sur le manche:


Lire la référence sur le manche du pinceau.


17 Raphaël 8889 France.
Je suis allé sur le site internet de Raphaël
et parmi les centaines de pinceaux répertoriés,
impossible de trouver cette référence.
Trop vieux sans doute.
Mais à force de parcourir la liste et les images de tous les pinceaux Raphaël
—qui ressemblent d'ailleurs assez aux images que m'a envoyées Benoît-Marie—
et en observant chacune des parties qui composent un pinceau,
à savoir le manche,
la virole
et la touffe,
je suis arrivé à la conclusion qu'il s'agissait bien d'un pinceau à huile,
de l'espèce commune dite pinceau rond
et dont le manche avait peut-être été cassé
ou coupé.
La couleur de son manche et de ses poils
m'ont ensuite permis de dire qu'il s'agissait plus précisément de ce que l'on appelle un impasto,
qu'on est censé utiliser pour les détails,
les contours
et les retouches.


Prolonger chaque ligne une à une.


Le fait que ce soit un impasto,
ça veut aussi dire que ses poils ont été prélevés au fond d'oreilles de bœufs en Chine, (ligne)
vendus au prix en cours sur le grand marché international des poils à Londres, (ligne)
avant d'être peignés, triés, contrôlés à la loupe, (ligne)
pincés, noués, de nouveau contrôlés et testés à la loupe, (ligne)
mis en forme, collés, laqués, (ligne)
emmanchés et sertis à Saint-Brieuc, au bord de la nationale 12, (ligne)
par au moins 30 des 270 pincelières (ligne)
qui produisent 30 à 40 000 pinceaux comme celui-ci tous les jours, (ligne)
dans la plus ancienne fabrique de pinceaux d'Europe, (ligne)
fondée en plein milieu de la Révolution française, (ligne)
avant d'être rachetée par l'arrière-arrière-grand-père du PDG actuel, (ligne)
condamné l'année dernière pour discrimination syndicale et harcèlement moral, (ligne)
et qui m'a tout l'air à moi aussi d'être un sacré fumier (ligne)
dans la manière qu'il a de gérer l'exploitation industrielle d'un savoir-faire inventé en Chine il y a 4 000 ans. (ligne)


La virole, pour sa part est en laiton nickelé. (ligne)
Comme je ne savais pas ce qu'était le laiton, j'ai regardé encore une fois sur internet, (ligne)
et j'ai trouvé que c'est un alliage de cuivre et de zinc, le plus ancien des alliages avec le bronze, (ligne)
et que les hommes préhistoriques ont commencé à en fabriquer dès qu'ils ont commencé à utiliser du cuivre, (ligne)
le tout premier métal qu'ils ont commencé à utiliser, il y a plus de 10 000 ans. (ligne)
Le cuivre qui est dans cette virole vient sans doute de la mine de Chuquicamata dans le désert d’Atacama, au nord du Chili, (ligne)
alors que le zinc, lui, vient plutôt de Chine, du Pérou ou de l'Australie. (ligne)
Il y a aussi du nickel dans cette virole, parce que le nickel résiste bien à l’oxydation. (ligne)
C'est pour ça qu'on en met dans les pièces de monnaies, (ligne)
comme dans la petite monnaie américaine par exemple (ligne)
qui du coup a donné l'expression «it's worth a nickel» pour dire que ça vaut que dalle. (ligne)
En tout cas le nickel qui est dans cette virole doit tout de même avoir une certaine valeur (ligne)
pour que des gens s'embêtent à le faire venir de Nouvelle-Calédonie, (ligne)
ou de la région de Norilsk, au-dessus du cercle polaire, en Russie. (ligne)


Mark Geffriaud


Prendre un pas de recul.


À ce moment-là je me suis dit que j'en savais un peu plus sur ce pinceau
mais que j'étais quand même encore loin du compte,
et que ça pouvait là aussi se poursuivre à l'infini
rien que pour savoir combien de personnes l'avait eu dans la main.


Se retourner et dessiner de l’autre côté.


Et là finalement j'ai compris que ce qui reliait tous les pinceaux, mais aussi tous les outils de Benoît-Marie, (1 longue ligne)
leur point commun disons, (ligne)
qui faisait qu'on pouvait dire que c'était des outils (ligne)
et pas des bactéries ou des hydrocarbures, (ligne)
c'est qu'on pouvait les prendre d'une manière ou d'une autre dans sa main, (ligne)
peu importe finalement ce qu'on faisait avec. (ligne)


Mark Geffriaud


À ce moment-là,
je suis retourné voir l'email de François,
et j'ai vu qu'il y avait aussi en pièce jointe l'image d'une table de multiplication
qui était censée être plus simple que les tables de multiplication classiques,
mais à laquelle pourtant je ne comprenais rien.
Je me suis dit que c'était quand même plus simple d'apprendre à compter sur ses doigts
et que peut-être que les mathématiques avaient commencé comme ça.
Ça m'a rappelé aussi qu'un mathématicien que j'aime bien,
a dit que c'est un peu un mensonge de dire qu’un point est «l'intersection de deux droites sans épaisseur»,
que ça, ça n'existe que dans la tête,
et encore pas pour tout le monde,
et qu'en fait si on est un peu honnête,
on ferait mieux de dire qu'un point,
ça a à peu près la grosseur du bout de son doigt.


Faire des points.


Mark Geffriaud


Donc il y en a des gros,
et d'autres petits.
Et du coup, un point n'est pas une chose en soi,
mais plutôt la somme de tous les bouts de tous les doigts.


Tracer une ligne reliant le plus de points possibles.


Mark Geffriaud


Donc le point commun entre tous ces points, si on veut,
ce serait le doigt.
Et ça expliquerait peut-être pourquoi un point commun n'est pas du tout un point
mais plutôt une ligne entre des choses,
un trait entre des points,
c’est-à-dire, en fait, une sorte de trait d'union.
Mais ça c'est plutôt moi qui le dis,
et je ne suis pas sûr que le mathématicien que j'aime bien
et qui s'appelle Henri Poincaré serait d'accord avec moi.


J'en étais à peu près là quand j'ai reçu un deuxième email de François
qui me demandait si par hasard, j'avais pensé à quelque chose pour l'exposition qu'il voulait organiser.
Je me suis rappelé alors que dans son premier email,
il y avait aussi des photos d'un espace
et une invitation à faire quelque chose à l’intérieur.
Et je lui ai répondu que non,
pour le moment, je n'avais pas d'idée de ce que je pourrais faire.
François me connaît assez bien maintenant,
et il m'a dit que ça n'était pas grave
et que de toute façon il était temps de partir en vacances.


Quand je suis rentré de vacances,
j’ai relu l'email qu'il m'avait envoyé en avril
et j'ai surtout regardé les deux photos de l'espace dans lequel on se trouve
et qui étaient prises de chacune des deux extrémités.
Je me suis d'abord dit que ça ressemblait à une sorte de long couloir
mais en même temps c'était plus compliqué ou plus simple que ça
puisque ça ne menait nulle part.
D'un côté il y a une fenêtre,
de l'autre un mur.
Une ouverture
et un obstacle.
La lumière
et l'obscurité.
Finalement, plus qu'à un couloir,
j'ai pensé que ça ressemblait à une grotte
ou à une caverne.
Comme je ne connaissais pas la différence,
j'ai regardé et j'ai trouvé qu'une caverne vient du latin caverna (cercle ouvert)
qui veut dire «ouverture», (1 ligne de l'intérieur vers l'extérieur)


Mark Geffriaud


et qu’une grotte vient de l'italien grotta,
qui vient du mot croûte,
qui vient du latin crupta,
qui vient du grec kruptein,
qui veut dire «cacher» ou «couvrir». (1 ligne de l'extérieur vers l'intérieur)


Mark Geffriaud


Et donc en fait c'est formidable
parce qu'une caverne et une grotte,
c'est exactement la même chose
mais ça dépend juste où on se situe
et de quel côté on regarde.


À ce moment-là, tout est allé très vite.


Tremper le pinceau et tracer une ligne jusqu’au mur du fond de la galerie.


Tout ce qui avait surgi tout seul de l'email de François s'est concentré dans une seule direction
comme un faisceau de lumière vers le fond de la caverne, ou de la grotte,
un faisceau qui devient un filet de plus en plus mince,
alors que le petit trou noir qu'on a au milieu de l'œil devient lui de plus en plus gros,
comme pour essayer de capturer encore un peu de ce tout petit filet de lumière,
en même temps qu'on avance dans la galerie,
vers le fond de la caverne ou de la grotte,
comme les hommes le faisaient déjà il y a plus de 30 000 ans,
lorsqu'ils se rassemblaient et traversaient eux aussi des galeries de plus en plus obscures,
pour aller poser leurs mains sur la paroi,
souffler des pigments dessus,
et repartir,
en laissant derrière eux la silhouette de leurs mains.


Et ça c'est un très bon ami qui m'en a parlé
alors qu'on était vraiment très ivre sur une jetée en plein milieu de la nuit
pendant les vacances,
et donc sans le savoir c'est lui qui m'a soufflé l'idée de laisser une trace de main ici au fond de la galerie,
et de pouvoir ainsi répondre à l'invitation de François.
Et comme c'est lui qui a eu cette idée
et qu'il est là ce soir,
ce serait formidable s'il pouvait venir souffler du pigment avec moi.


Poser la main sur le mur et donner à Yoann un pot de pigment phosphorescent pour qu’il souffle dessus. Retirer la main. Toutes les lumières s’éteignent et la main négative apparaît.


Ce que j'aime beaucoup dans cette histoire de main,
c'est qu'on ne sait toujours pas aujourd'hui pourquoi,
pourquoi les hommes
il y a plus de 30 000 ans
se rassemblaient ainsi,
et qu'on se casse encore la tête à essayer d'établir un dialogue avec eux
à partir de ces mains qu'ils ont laissé sur la pierre,
comme pour nous saluer ou quelque chose,
parce qu'on ne sait vraiment pas du tout pourquoi ils faisaient ça,
même si on a tous une idée là-dessus,
et que peut-être la somme de toutes ses idées donnerait un petit aperçu
de la raison pour laquelle ils se rendaient dans des grottes
ou des cavernes
exprès pour faire ça,
alors qu'ils n'habitaient jamais dans ces endroits,
qu'ils ne faisaient qu'y passer,
comme une sorte de cérémonie peut-être,
et que ce qu'on croit nous,
c’est que ces mains, qu'on appelle maintenant des mains négatives,
sont comme un lien avec nous,
un trait d'union
ou un point commun.
Et donc on échafaude tout un tas de conjectures pour essayer d’expliquer, à la fin,
ce que c'est que ces mains,
tous ces points et ces traits qu'ils ont laissé derrière eux
et que l'on considère aujourd'hui comme le premier geste artistique,
sans pour autant comprendre ce que c'est que ce geste.
Et alors il y a tout un tas de personnes qui viennent observer ces mains
et qui passent parfois toute leur vie à essayer de comprendre ce que c’est,
et pourquoi elles sont tellement fascinantes à nos yeux,
d'autant qu'elles étaient faites au fond des grottes ou des cavernes
là où il n'y avait plus de lumière,


Repartir à reculons vers l’entrée de la galerie.


de sorte qu'une fois qu'ils repartaient en arrière,
personne ne pouvait plus les voir,
et qu'elles sont restées là invisibles
pendant des milliers d’années,
avant qu'un chien ne s'engouffre dans un trou
ou qu'une brebis passe au travers,
et qu'on découvre ce qu'ils ont laissé là
en faisant demi-tour,
pour revenir sur leurs pas
et retrouver l'ouverture de la grotte
ou de la caverne.


Donc comme je disais, je voudrais porter un toast.
Un toast, au XIe siècle,
c’était une petite tranche de pain grillée et épicée
qu'on plaçait dans une coupe de vin,
qui circulait parmi les convives
et que la personne que l'on honorait vidait,
avant de manger le morceau de pain imbibé d'alcool.
Mais avant qu'on invente ce genre de rituel,
on buvait tout simplement pour honorer les dieux
ou consacrer un lieu.
Et alors on versait un peu de son breuvage au sol,
comme une offrande.
Ce soir, je voudrais simplement porter un toast en l'honneur de Benoît-Marie,
qui est un peu notre point commun,
et qui a eu la bonne idée de nous réunir pour l'ouverture de sa grotte,
ou de sa caverne
ou de sa galerie.


Merci Benoît-Marie!

Published on <o> future <o>, October 23, 2017.

License
[CC BY-ND 4.0](http://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/)

Ce toast a été donné par Mark Geffriaud le 9 septembre 2011 à Mosquito Coast Factory, Campbon, à l'occasion du vernissage de l'exposition There Must Be a Right Way conçue par François Aubart sur l'invitation de Benoît-Marie Moriceau. Premier d'une série de toasts actuellement en cours, ce sont les notes lues par l'artiste, accompagnées de dessins réalisés à même le sol.